Purgatoire de l'Insuffisance
Cet post est très personnel.
En te la partageant, j’estime remplir mon devoir de transparence — code de déontologie de tout créateur.
Bonne découverte.
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32 ans que j’arpente ces terres désolées.
384 mois que je cherche la sortie du labyrinthe.
140 160 jours que je suis bloqué dans cet univers mental parallèle :
Le Purgatoire de l’Insuffisance.
Cette réalité, je ne l’ai conscientisée que récemment.
Plus précisément en 2023 — quand j’ai entamé un travail de thérapie.
Pendant de longues années, je ressentais l’écrasante pression de ce Démon sans pouvoir le nommer.
Il œuvrait dans l’ombre.
Tapis dans les zones les plus ténébreuses de ma psyché.
Contrôlant insidieusement mes pensées, mes actions et mes décisions.
Cette entité était dormante …
Avant que mon éducation ne la réveille.
Depuis petit, j’ai été biberonné à la performance.
Une dizaine de raisons explique ce vécu et il serait trop long de tout déballer ici.
Je tiens cependant à être clair sur 2 points
Je n’ai rien à redire sur l’éducation que m’ont donné mes parents qui ont toujours agit par un seul prisme : l’amour
Le message que j’ai interprété petit n’était pas celui que mes parents voulaient envoyé — j’ai donc une part de responsabilité dans la création du narratif que je porte aujourd’hui
Toujours est-il que j’ai très vite assimilé cette injonction à la performance :
- Il fallait que je sois différent de la masse
- Il fallait que je sois le meilleur
- Il fallait que j’excelle
Une nouvelle croyance s’est alors téléchargée dans mon Tunnel de Réalité.
Croyance (erronée) qui a conduit à 90% de mon comportement :
« Pour être aimé, tu dois être performant. »
Je le rappelle une dernière fois :
Aucun de mes parents n’a jamais dit, insinué ou voulu me transmettre ce message.
Cette croyance a été le fruit d’une interprétation personnelle à un âge où notre compréhension du monde est limitée.
Mais, à présent, cette croyance était active.
Et comme :
- « Le désir de reconnaissance est le désir humain fondamental » (HEGEL)
- À un niveau primaire, tout être humain n’a qu’un seul besoin : être aimé
La machine était lancée.
Désormais, être performant était devenu un mécanisme de survie.
Une quête qui allait me permettre d’être en sécurité.
Animé par mon Démon de l’Insuffisance, je suis devenu obsédé par cette thématique.
Tout ce qui touchait de près ou de loin à la performance me fascinait (et me fascine encore) :
- Les arts martiaux
- Les sports extrêmes
- Les forces spéciales
Tout ce qui dégageait un semblant de puissance et de résilience me faisait perdre la notion du temps.
J’enchaînais les documentaires.
J’enchaînais les disciplines.
J’enchaînais les heures de pratique.
Tout ça dans un seul but : m’approcher de ces titans que rien ne semblait pouvoir ébranler.
Quand je regarde dans mon rétroviseur, j’ai une sensation paradoxale.
Je sais désormais que cette « passion » a été enregistrée comme mécanisme de défense.
Mais si j’utilise le mot « passion », c’est parce que, d’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours vécu comme ça.
Pas comme une injonction vitale.
Mais comme un besoin qui me rend heureux.
Ce que j’ignorais à l’époque, c’est que ce Démon était doucement en train de m’attirer dans sa prison :
Le Purgatoire de l’Insuffisance.
Cet état mental qui te condamne à une malédiction éternelle :
Celle de ne jamais te sentir suffisant.
Cette malédiction, je la porte encore aujourd’hui.
Concrètement, voici comme elle se matérialise.
Peu importe :
- Ma vitesse de croissance
- Les progressions multidimensionnelles
- Les boucles de transformations identitaires
- Les nouvelles compétences que je développe
- L’augmentation de mes performances à différents niveaux
- Les compliments et l’admiration de ceux qui me sont chers
J’ai toujours l’impression d’être à côté de la plaque.
- Je me sens nul
- Je me sens atrocement insuffisant
- Je me compare sans cesse au top 0,1%
- J’ai une incapacité à absorber un quelconque compliment
- Je porte chaque jour le poids de mes exigences déraisonnées
- Je n’arrive pas à considérer quoique ce soit comme une réussite
Je vis chaque seconde avec ce Démon qui me chuchote « Tu n’es pas assez. »
Tout ce qui est en dessous de la victoire retentissante me semble être un échec.
Et chaque victoire retentissante ne me semble être rien d’autre que le niveau minimum de performance acceptable — ne méritant pas d’être célébrée d’une quelconque façon.
Bienvenu dans le Purgatoire de l’Insuffisance — éternellement condamné à être hyper-productif et hyper-misérable.
Parce que c’est ce qu’on ne dit pas sur cet univers mental parallèle :
S’il est si addictif, c’est parce qu’il livre un état de performance inégalable.
Quand tu as l’impression de lutter pour ta vie à chaque nouveau défi que tu te lances, tu n’as que de choix :
La victoire ou la mort.
Bien évidemment, le réservoir de ressources mobilisées pour éviter la mort t’offrira des victoires spectaculaires.
(d'où la solidité et l'efficacité des modèles que j'ai développé ces dernières années)
Mais à quel prix ?
Churchill en est un très bon exemple.
Septembre 1893, il est admis, après sa troisième tentative, à l'école militaire de Sandhurst.
Sous le coup de l’émotion, il écrit à son père :
"J'ai été tellement content de pouvoir vous envoyer les bonnes nouvelles jeudi."
Son père, ancien chancelier de l'Échiquier et chef de la Chambre des Communes, lui répond une semaine plus tard :
"Tu devrais avoir honte de ton style de travail désinvolte, insouciant et chaotique.
Jamais je n'ai reçu un rapport vraiment positif sur ta conduite de la part d'un directeur ou d'un tuteur.
Toujours en retard, des plaintes incessantes d'un manque total d'application à ton travail.
Tu as échoué à entrer dans le 60e régiment de Rifles, le meilleur régiment de l'armée.
Tu m'as imposé une charge supplémentaire d'environ 200 livres par an.
Ne pense pas que je vais prendre la peine de t'écrire de longues lettres après chaque échec que tu commets et subis.
Je n'attache plus la moindre importance à tout ce que tu pourrais dire.
Si tu ne peux pas t'empêcher de mener la vie paresseuse, inutile et non rentable que tu as eue pendant tes années d'école, tu deviendras un simple raté social, l'un des centaines d'échecs des écoles publiques, et tu te dégraderas dans une existence misérable, malheureuse et futile.
Tu devras assumer toute la responsabilité de ces malheurs.
Ta mère t'envoie son amour."
Churchill avait 19 ans.
J’ai du mal à lire cette histoire.
Elle me fout en l’air.
Je ne connais pas en détail les tréfonds de l’esprit de Churchill.
Mais je parierais que même après avoir vaincu l’Allemagne nazie et remporté la Seconde Guerre Mondiale …
Il ne se sentait toujours pas suffisant.
L'un des plus grands leaders du XXe siècle …
Également piégé dans le Purgatoire de l'Insuffisance.
Et pourtant, on ne peut pas nier le (désagréable) fait que quelque chose a poussé Churchill à devenir l’homme dont le monde avait besoin.
Et que cette chose …
C’était peut-être son père.
Un autre maillon du cercle vicieux de l’insuffisance, c’est la réaction des autres.
Face aux victoires que tu enregistres, ton entourage fait preuve de l’admiration naturelle que tout humain éprouve pour quelqu’un qui réalise des choses impressionnantes.
Cette admiration empreinte d’amour est prise pour une confirmation de l’efficacité de notre stratégie.
Ainsi, cette logique est imprimée dans notre structure de réalité :
- Je suis persuadé que pour être aimé, je dois être performant
- J’alloue toutes mes ressources à cette performance
- J’enregistre de belles victoires
- Mon entourage fait preuve d’admiration
- J’ai la confirmation que ma performance me donne de l’amour
- Je réitère ce cycle
Et quand on s’ouvre à l’idée de transiter vers un carburant moins toxique ?
Toutes les alarmes se mettent à sonner.
« Si je sors du Purgatoire, je n’aurai plus cette énergie qui me permet d’être performant. Pas de performance = rejet = abandon = mort. Rester dans le Purgatoire est ce qui garantit ma survie. »
Ces 18 derniers mois, j’ai pris la décision de m’évader du Purgatoire.
Ça fait 558 jours que j’œuvre à l’actualisation de mon Tunnel de Réalité.
Chaque matin, je m’arme d’une pince à métaux et saisis chaque occasion de plier les barreaux de cette prison mentale.
Quand on veut se débarrasser de ce genre de croyance identitaire, tout doit bouger.
C’est une composante racine qui ne peut évoluer sans décaler tout le reste.
Alors, tout y passe :
- Mes idoles
- Mes narratifs
- Mes présuppositions
- Mes grilles de lecture
- Mon modèle du monde
De toi à moi, je pense qu’on ne quitte jamais vraiment le Purgatoire de l’Insuffisance.
On porte à vie les cicatrices de tous les fers brûlants qui ont marqué notre peau.
Mais on peut apprendre à n’y passer qu’une infime partie de notre temps de vie.
À y faire des aller-retour irréguliers tout en posant nos bagages dans un autre univers mental.
Bien plus sain.
Bien plus durable.
Et, paradoxalement, offrant bien plus de performance.
J’ai encore énormément de travail qui m’attend.
Mais chaque nouveau mois qui passe, je sens mes progrès.
Je m’en éloigne progressivement.
Y retombe occasionnellement.
Me relève et reprend la route systématiquement.
C’est un voyage magnifique.
Chaque recoin jaillissant de couleurs toute plus spectaculaires les unes que les autres — bien loin de la noirceur humide et dégoulinante du Purgatoire.
Je sais que je suis sur la bonne voie.
Je sais qu’une merveilleuse aventure m’attend.
Et je sais surtout une chose :
C’est que mon prochain niveau de jeu m’attend au-delà de cette prison.
À suivre.
PS : la bonne nouvelle pour toi, c’est que mon approche de la productivité va être profondément empreinte de cette expérience. À chaque instant, je m’assurerais de t’éviter de te retrouver piégé dans ce Purgatoire. Ça fera également l’objet d’un module dans le nouveau programme.
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𝐓𝐮 𝐚𝐬 𝐚𝐢𝐦𝐞́ 𝐜𝐞 𝐩𝐨𝐬𝐭 ? 𝐉'𝐞𝐧 𝐞́𝐜𝐫𝐢𝐬 𝟑/𝐬𝐞𝐦𝐚𝐢𝐧𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐦𝐚 𝐧𝐞𝐰𝐬𝐥𝐞𝐭𝐭𝐞𝐫.
𝐂𝐥𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐢𝐜𝐢 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐣𝐨𝐢𝐧𝐝𝐫𝐞 (& 𝐫𝐞𝐜̧𝐨𝐢𝐭 𝐭𝐨𝐧 𝐊𝐢𝐭 𝐝𝐞 𝐏𝐞𝐫𝐟𝐨𝐫𝐦𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐨𝐟𝐟𝐞𝐫𝐭)