1840
Flashback 1840.
L'Angleterre s'apprête à faire quelque chose qui va changer quelque chose de fondamental dans notre rapport au temps.
Peu de gens le savent mais, aussi étonnant que ça puisse nous paraitre aujourd'hui, avant l'avènement du train, chaque ville avait son heure propre.
(j'ai appris ça hyper tard, en 2020 lors de ma première lecture de The Productivity Project de Chris Bailey)
À cette époque, midi à Bristol arrivait ~10 minutes après midi à Londres.
Et on s'en tamponnait l'oreille avec une babouche parce que...
On avait aucune raison de ne pas le faire.
Le temps était le temps.
Il appartenait à l'endroit où tu te trouvais.
Fin du débat.
Ton midi, c'était le midi du soleil au-dessus de ta tête.
Un paysan dans le Wiltshire et un commis à Liverpool partageaient une saison, même une année, mais pas une minute.
La minute était subjective.
Comme une fonction de ta géolocalisation.
Puis le chemin de fer est arrivé.
Le train qui quitte Paddington à 12H ne peut pas signifier une chose à Londres et une autre à Reading.
Ça ne fait aucun sens.
Les passagers louperaient leur train... Les signaleurs ne pourraient plus se coordonner...
Et l'ensemble s'effondrerait.
Il fallait donc une minute commune.
Et bien si tu veux mon avis...
Je pense que c'est à ce moment précis que l'on a commencé à perdre notre prise sur l'instant présent.
Et ce, pour une raison très précise :
Une fois qu'on a eu la minute commune, on a réalisé qu'elle pouvait être marchandée.
Qu'on pouvait l'acheter, l'utiliser, la vendre.
En 1911, Frederick Winslow Taylor en fait une science.
Dans The Principles of Scientific Management, il décrit comment il se plaçait derrière les ouvriers d'usine, chronomètre en main, découpant leur travail en fractions de minute.
(j'en parle ici)
Il calculait combien de temps il fallait pour soulever une barre de fonte.
Pour la porter jusqu'à l'autre bout du hangar.
Et pour la poser sur la pile.
Les ouvriers qui atteignaient ses chiffres étaient mieux payés.
Les autres, moins.
L'"innovation" de Taylor (si on peut appeler ça comme ça), c'était de traiter le temps d'un être humain, et par extension sa mortalité même, comme une marchandise tarifée à la seconde.
Pire encore :
C'était de planter l'idée selon laquelle le temps non-optimisé était un vol dans la tête de tous les dirigeants de l'époque.
Après Taylor, le temps est devenu quelque chose qu'on utilisait ou qu'on gaspillait.
Pas de troisième option, pas d'entre deux.
L'instant présent était devenu une ~quantité.
Le télégraphe avait commencé ce travail 70 ans avant.
La première transmission de Morse en 1844 ("What Hath God Wrought") avait réduit le délai entre Baltimore et Washington de plusieurs jours à quelques secondes.
Le téléphone a davantage réduit ce délai.
Puis la radio l'a réduit pour tout le monde en même temps.
Chaque accélération technologique a été présentée comme un cadeau de temps à l'humanité.
Mais chaque accélération est arrivée dans la pratique avec une hausse des attentes.
- Plus de pression
- Plus de demandes
- Jamais de repos
La lettre à laquelle on prenait le temps de répondre à son rythme est devenue le télégramme qu'on devait traiter dans la journée.
L'appel qu'on ignorait en 1950 parce qu'on n'était tout simplement pas là pour le décrocher est devenu l'appel qu'on devait absolument renvoyer en 1985 grâce au répondeur.
Puis l'appel que l'on devait renvoyer a été remplacé par une injonction à répondre étant donné que maintenant on a un téléphone portable sur nous H24.
(et je t'épargne le montage accéléré de 40 ans d'innovations)
Fast-forward en 2026 et, après 40 ans d'innovations, mettre 2H à répondre à un message Slack ou une journée à répondre à un texto est considéré comme une faute sociale.
Hartmut Rosa, le sociologue allemand, a écrit un livre en 2005 appelé Beschleunigung.
(traduit par "Accélération sociale")
Selon lui, l'accélération dans nos sociétés modernes n'est pas un seul phénomène mais 3 phénomènes distincts qui se renforcent mutuellement.
Couche 1 : L'accélération technologique
Les machines vont plus vite.
Le transport, la communication, la production.
On envoie un email au lieu d'envoyer une lettre. On prend l'avion plutôt que le bateau. On dicte nos messages plutôt que de les taper au clavier.
C'est la couche visible et donc la plus facile à mesurer.
Couche 2 : L'accélération du changement social
C'est le rythme auquel les structures sociales elles-mêmes changent.
- Les jobs
- Les familles
- Les valeurs
- Les institutions
- Les relations
Avant, un paysan du Moyen Âge vivait dans le même monde social que son père et son grand-père.
Aujourd'hui, un job qui existait il y a 10 ans peut ne plus exister dans 5 ans.
Tes valeurs ne sont plus forcément celles de tes parents.
Le "monde" change dans ta propre vie, pas seulement entre générations.
Couche 3 : L'accélération du rythme de vie
C'est le sentiment subjectif de manque de temps.
L'impression permanente d'être débordé, de ne jamais en faire assez, d'être toujours en retard.
Tu as plus de gadgets qui "économisent du temps" qu'à n'importe quel moment de l'histoire humaine et, pourtant, tu te sens plus pressé que jamais.
C'est le paradoxe central de Rosa.
Ces 3 couches se nourrissent mutuellement avec cette séquence :
- Les machines vont plus vite...
- On peut faire plus de choses...
- Les attentes sociales montent...
- Le rythme de vie s'accélère...
- On a besoin de machines encore plus rapides pour tenir le rythme...
- Les structures sociales n'ont plus le temps de se stabiliser...
- Elles changent encore plus vite...
- Etc.
La thèse de fond de Rosa est de dire que nos sociétés modernes sont ~structurellement incapables de ralentir.
Elles ont besoin de croissance et d'accélération permanentes juste pour maintenir leur équilibre.
L'arrêt ne produit pas la stabilité, il produit la régression.
Donc on n'accélère pas par choix, on accélère pour survivre.
La promesse originelle de l'accélération était toujours plus de temps libre.
- La machine à laver nous libèrerait
- L'email allègerait notre charge
- L'automatisation nous donnerait une semaine de 4 jours
Rien de tout ça ne s'est vraiment produit.
Le plancher des attentes a simplement monté pour absorber les gains et on s'est retrouvés à courir plus vite pour rester exactement à la même place.
(L'Effet Reine Rouge de Leigh Van Valen)
Mais le pire restait à venir.
Quelque part durant les années 2000, on a franchi un palier maudit.
Avant, la technologie compressait principalement le délai entre les événements.
Le télégraphe, le fax, l'email, la messagerie instantanée — chacun raccourcissait l'intervalle entre l'envoi et la réception.
~L'intervalle était la chose qui rétrécissait.
Puis le smartphone est arrivé.
Et l'intervalle a simplement... disparu.
Le flux est devenu temps réel.
Les notifications, continues.
L'information n'arrivait plus sous forme de paquets discrets et espacés.
Elle arrivait...
- En goutte à goutte
- Puis en flux constant
- Puis en tuyau d'incendie
Tout ça non plus cadencé par ce que tu faisais mais par l'activité ambiante du réseau — jusqu'à ce qu'on finisse noyé dans un torrent d'information.
Paul Virilio, le philosophe, appelait ces médias en temps réel un accident du temps en lui-même.
Quand tout arrive simultanément, rien n'arrive réellement, parce que les événements perdent leurs bords temporels distincts.
Le passé, le présent et le futur s'effacent dans une même indistinction uniforme.
Une étude RescueTime de 2021 a mesuré qu'un knowledge worker moyen consultait ses outils de communication environ toutes les 6 minutes.
D'autres études montrent que l'utilisateur moyen de smartphone touche son portable 2000 à 3000 fois par jour.
On s'interrompt (ou on est interrompus) au point que l'attention soutenue est devenue une activité minoritaire.
Elle n'existe plus naturellement.
Si elle se produit, elle doit être planifiée.
Il faut bien comprendre que chaque notification est une taxe sur l'instant présent.
Elle te tire vers un micro-passé ("qu'est-ce que je viens de voir ?") ou un micro-futur ("qu'est-ce que je dois faire avec ça ?") pendant que l'ici et maintenant est scrollé comme l'intro d'une série Netflix.
Le plus ironique avec tout ça c'est qu'on a dit "oui" !
On a dit "oui".
On a signé de notre propre chef.
Le télégraphe nous a été imposé par le commerce.
L'horloge d'usine par la direction.
Mais les notifications push, on les a installées soi-même, application par application, en échange d'un peu de commodité.
En échange d'un peu plus d'accélération.
Sans réaliser que ce qu'on a proposé en échange est l'essence même de notre vie.
Henri Lefebvre l'avait prédit en 1947 quand il écrivait sur la "colonisation de la vie quotidienne".
Il voyait la structure d'un monde qui finirait inévitablement par produire Instagram.
Le commerce puis la bureaucratie avaient revendiqué des parts de plus en plus grandes de l'ordinaire du quotidien, jusqu'à ce que l'ordinaire lui-même devienne un produit.
Quelques décennies plus tard, on a commencé à appeler ce produit du contenu.
Et aujourd'hui, c'est la condition par défaut :
On assiste à un événement et on est déjà en train de le raconter pour une future audience.
Pour un brouillon de post.
Pour une vidéo.
Comme si l'événement lui-même n'était pas tout à fait réel tant qu'il n'a pas été capturé d'une façon ou d'une autre.
Tu es à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de ta propre vie.
Tu tiens l'objectif pendant que tu prépares une légende.
On sait que c'est en train d'arriver.
Chacun de nous.
On en parle constamment.
Je viens de le faire, tu viens de le lire et on s'est probablement tous les 2 sentis brièvement assez satisfaits de nous-mêmes de l'avoir remarqué.
Et ça aussi, ça fait partie du problème.
1 bestseller/2 parle de pleine conscience, de slow living, de digital detox, de retraites hors ligne et d'applications de méditation qui t'envoient des notifications push pour te rappeler de vivre l'instant présent.
Le silence est devenu un dysfonctionnement.
Le deuil est plus difficile aujourd'hui parce que faire son deuil implique de rester assis à l'intérieur d'un moment — et on en a perdu la pratique.
La joie est plus mince parce que la joie a besoin d'un présent qu'elle puisse habiter.
Sauf que ce présent a déjà été découpé en micro-tranches, revendiqué par le prochain scroll, le prochain ping et la prochaine chose qu'on devrait être en train de regarder à la place.
Les données générationnelles sont préoccupantes.
Dans son livre The Anxious Generation (2024), Jonathan Haidt argumente que la cohorte née après 1995 (la première à avoir eu des smartphones avant d'être adulte) montre une augmentation brutale de l'anxiété, de la dépression et de l'automutilation.
L'augmentation coïncide avec le déploiement des réseaux sociaux.
La causalité peut être contestée.
Les chiffres, non.
À mon sens ça n'est pas qu'une question de temps d'écran.
C'est plus la question d'une génération entière qui n'a jamais eu l'occasion de vivre un instant présent sans une 2ème couche en dessous.
- Le fond sonore du téléphone...
- Le brouillon de message...
- Le groupe de discussion...
- L'algorithme...
Tout ça bourdonne sous ce qui est censé se passer dans la pièce jusqu'à ce que le bourdonnement soit si loud qu'il prend le dessus sur tout le reste.
Les générations précédentes ont perdu le présent ~progressivement.
Elles ont encore le souvenir de ce que c'était d'avoir ce présent entre les mains.
Les plus jeunes n'ont d'autre choix que d'essayer (si tant est qu'ils essaient) de le reconstruire à partir de principes seconds, d'une image théorique qu'on leur raconte, sans ne jamais l'avoir vécu personnellement.
Je n'ai pas de plan d'action précis à proposer ici.
Je pense que le présent revient dans de petites poches.
Dans des conditions spécifiques.
Quand tu fais quelque chose avec tes mains et que la chose résiste.
Quand tu marches longtemps, que le monologue intérieur a épuisé ses derniers griefs et que ce qui reste c'est simplement le bruit de tes pas.
Il revient quand les compresseurs et les accélérateurs sont hors de portée assez longtemps pour que ton système nerveux se souvienne qu'il a d'autres réglages.
L'horloge du chemin de fer tourne maintenant dans des fermes de serveurs dans des endroits où tu n'as probablement jamais mis les pieds.
La minute est mesurée par oscillation atomique et distribuée en temps réel à la montre sur ton poignet, au téléphone dans ta poche, à la voiture dans ton garage.
C'est la même minute commune.
Mais c'est toujours soit la minute passée, soit la minute à venir.
La minute qu'on a ~réellement c'est celle-ci.
Maintenant.
À cet instant.
D'où mon ambition philosophique avec la Journée de 2H.
L'IA a aujourd'hui cette position assez ironique où, comme les technologies suivantes, elle porte un potentiel de libération comme un potentiel d'accélération.
Autour de moi, j'observe beaucoup de monde s'en emparer pour accélérer.
Aller plus vite, produire plus, ajouter, ajouter, ajouter et ajouter encore pour inévitablement finir dans la Malédiction de l'Accélération Sociale de Rosa.
Mon ambition est d'essayer de contenir cette furie.
De fixer en amont un objectif de gain de temps et de jauger l'efficacité technologique par ce prisme.
Quelques questions utiles en vrac :
- Est-ce que mon volume horaire hebdomadaire se réduit ?
- Est-ce que, dans ce volume horaire, mon temps passé à faire des choses qui me passionnent augmentent ?
- Est-ce que je passe plus de temps hors des écrans ?
- Est-ce que je sens que la technologie me sert ou est-ce que j'ai la dérangeante sensation que c'est l'inverse ?
- Est-ce que j'arrive à m'auto-réguler pour ne pas me laisser aspirer par la spirale de mes désirs face à l'infinité des possibilités ?
Ceux qui seront ~vraiment libérés par l'IA sont ceux qui arriveront à poser des limites claires et à les respecter.
En d'autres termes, ce seront les plus philosophiques d'entre nous.
C'est une question que je travaille en ce moment, en pleine phase de création du Second Cerveau IA, avec une seule obsession en tête :
- Permettre à la TDS d'évoluer vers la Journée de 2H...
- Pour passer un maximum de temps hors des écrans (retour au réel)...
- Et avoir le temps de se ré-approprier ce dont la vie est faite :
L'instant présent.
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𝐓𝐮 𝐚𝐬 𝐚𝐢𝐦𝐞́ 𝐜𝐞 𝐩𝐨𝐬𝐭 ? 𝐉'𝐞𝐧 𝐞́𝐜𝐫𝐢𝐬 𝟑/𝐬𝐞𝐦𝐚𝐢𝐧𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐦𝐚 𝐧𝐞𝐰𝐬𝐥𝐞𝐭𝐭𝐞𝐫.
𝐂𝐥𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐢𝐜𝐢 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐣𝐨𝐢𝐧𝐝𝐫𝐞 (& 𝐫𝐞𝐜̧𝐨𝐢𝐭 𝐭𝐨𝐧 𝐊𝐢𝐭 𝐝𝐞 𝐏𝐞𝐫𝐟𝐨𝐫𝐦𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐨𝐟𝐟𝐞𝐫𝐭)